« Nous aider à aimer notre ville ».
À l’occasion du cinquantième anniversaire d’Héritage Montréal, je vous invite à me suivre dans les archives de la Fondation, explorées dans le cadre de mon stage en muséologie à l’été 2025.
Cet accès privilégié m’a permis d’en apprendre davantage sur l’histoire de l’organisation. Mis sur pied en 1975 par un groupe de personnes impliquées dans la sauvegarde du patrimoine métropolitain, Héritage Montréal œuvre toujours à la promotion, à la protection et à la sensibilisation face aux enjeux touchant le patrimoine architectural de la métropole. Plus précisément, plongez avec moi dans les archives de l’un des premiers directeurs généraux de la Fondation, Mark London, au cœur des projets ayant marqué son implication.
Petite introduction
En 2023, un incendie au monastère du Bon-Pasteur force Héritage Montréal à quitter ses bureaux. L’eau des gicleurs endommage une partie importante du centre de documentation de la Fondation. Malgré cette perte, la préservation des archives demeure une priorité pour l’équipe, ses membres et ses donateurs. Comme auparavant, de généreux membres, donateurs et bénévoles s’impliquent afin de faire perdurer la collection d’archives de notre organisme. Linda Thompson, veuve de Mark London, propose alors de nous léguer les archives de son mari disparu en 2018, et Shawn Rosengarten, se porte volontaire pour nous faire parvenir ces documents, rassemblés dans des boîtes de plastique et classés sommairement.

Le legs archivistique de Mark London
Pourquoi le Vieux-Port de Montréal est-il aujourd’hui un espace public animé plutôt qu’un front de condominiums privés, et comment la monumentale sculpture d’Alexander Calder sur l’île Sainte-Hélène a-t-elle trouvé sa place sur un belvédère ouvert sur la ville ? Ces choix structurants doivent beaucoup à Mark London. Architecte et urbaniste, il a consacré sa carrière à défendre une vision de la ville fondée sur le patrimoine, l’espace public et le développement urbain durable.
Directeur général d'Héritage Montréal entre 1980 et 1987, Mark London s’est impliqué dans la lutte de Sauvons Montréal dès ses débuts. Au sein de l’organisme, il a supervisé la création de la revue SOS Montreal ainsi que de plusieurs programmes éducatifs, dont la maîtrise en conservation du patrimoine de l’Université de Montréal, son alma mater, lancée en 1987. Mark London peut également être cité comme l’un des responsables du redéveloppement du site de l’Expo 67 en Parc Jean-Drapeau, en plus de son travail de documentation des zones portuaires de plusieurs grandes métropoles nord-américaines durant les années 1970 à 1990.
Ainsi, ces archives tombaient à point, tout particulièrement puisque les préparations du 50e anniversaire d’Héritage Montréal s’avéraient comme le parfait prétexte pour revisiter et enrichir l’histoire de l’organisation. À l’automne 2024, commence alors le dépouillement de ce fonds, nouvellement acquis. Pour ce faire, nous avons pu compter sur la présence précieuse de Kathleen Villeneuve, chargée de la numérisation et du classement des documents concernant l’organisation. Une tâche qui demande rigueur et minutie ! En effet, il faut soigneusement prendre connaissance de toutes les pièces d’archives, évaluer les liens avec la carrière de l’urbaniste et les documents témoignant de son passage avec Sauvons Montréal et puis Héritage Montréal. Dans le cadre de mon stage, j’ai pris le relais et approfondi le traitement, notamment pour inspirer la conception de l’exposition Héritage Montréal, 50 ans pour le patrimoine avec le Château Ramezay.
Au fil de mes découvertes, quelques pièces sortant du moule éditorial ou documentaire m’ont particulièrement touchées. En voici quelques-unes.
Lincoln-Tupper : un bout d’histoire au cœur de la ville
Héritage Montréal œuvre depuis sa fondation à faire la promotion du patrimoine montréalais, dans un objectif de sensibilisation des populations. Une des pratiques qui a traversé le temps est la documentation photographique, et la publication de billets sur le bâti qui nous entoure. Les photos du carrousel suivant proviennent de balades photographiques réalisées par Mark London et Michael Fish, et ont servi aux différentes publications appuyées par Héritage Montréal.
En plus de la publication régulière du magazine SOS Montréal, traitant des sujets chauds du patrimoine montréalais certains dossiers se méritaient une couverture plus approfondie. Ce fut le cas du quartier Lincoln-Tupper, bordé par l’autoroute Ville-Marie au sud, la rue Sherbrooke au nord, l’avenue Atwater à l’ouest et la rue Guy à l’est. En 1977, le secteur vulnérable à la densification et la démolition de son cadre bâti historique font l’objet d’une étude. Celle-ci alimente la publication d’un livret proposant des réflexions sur l’histoire du secteur et rapportant la perspective citoyen·ne·s au sujet de la conservation du patrimoine dans le quartier.
Aujourd’hui encore, le patrimoine de Lincoln-Tupper se tient debout et mérite d’être découvert ! Du pied du Mont-Royal au boulevard René-Lévesque, vous trouverez des bâtiments remontant au début de la colonie dont la requalification de certains est toujours citée en exemple.
La revitalisation des ports
Dans les années 1970, de nombreuses métropoles nord-américaines voient leurs zones portuaires réaménagées. Notamment grâce au travail de Blanche Lemco, architecte et rêveuse de ville, ainsi qu’à son mari Sandy van Ginkel, la vieille ville montréalaise et son front d’eau, sortent de l’oubli et la vision les concernant change. Devant la menace de l’autoroute Ville-Marie, dont le tracé original faisait disparaître le Vieux-Montréal, Lemco et van Ginkel réalisent une étude qui déclenchera une mobilisation citoyenne demandant la protection du secteur. Sous la direction de Mark London, Héritage Montréal produit, en 1983, un pamphlet intitulé Comment doit-on réaménager les ports. Fort de son expérience avec les fronts d’eau d’Halifax et de Toronto, Mark London propose une réflexion sur la diversification des usages du bâti dans les ports et sur l’accessibilité aux fronts d’eau rendue difficile par la présence d’industrie ou par la privatisation des espaces. Mark London pose la question suivante dans le feuillet : Comment faire pour redonner non seulement les percées visuelles aux citoyen·ne·s, mais également rendre l’accès aux centres historiques, souvent construits au bord de l’eau ?

Des initiatives de réaménagement du Vieux-Montréal, du vieux port et des secteurs industriels bordant le canal Lachine ont permis l’intégration de ces ensembles aux paysages culturel et physique montréalais. La population s’est réappropriée ces espaces autrefois inaccessibles et en ont fait des endroits forts de la Montréalité. Héritage Montréal a d’ailleurs contribué à rétablir le lien avec ces endroits à sa manière, en permettant la visite du Silo nº5 entre 2012 et 2014, puis avec ses balades le long du canal Lachine cet été.
Le 406 Notre-Dame est : un lieu de rencontre signé Héritage Montréal
Peu de gens savent, mais Héritage Montréal a d’abord habité le Vieux-Montréal dans les années 1970 et 1980, participant à sa manière à sa réappropriation. En effet, l’organisme a déjà eu pignon sur rue au 406 Notre-Dame Est dans un ancien local commercial. Le Centre Urbain, s’est établi comme un espace de travail où se côtoyaient employés, membres d’autres organisations ainsi que « monsieur, madame Tout-le-Monde ». Cet endroit, offre une bibliothèque spécialisée et présente des expositions et des ateliers sur divers sujets touchant au patrimoine bâti et à l’urbanisme. Le Centre urbain accueillait des étudiants comme des passants dans son local d’une des plus anciennes rues de Montréal.
« Les gens rentraient, comme l’a fait Leonard Cohen un beau jour, ou encore le célèbre et sympathique Hobo Bill, un sans-abri venu de loin qui nous apprenait bien des choses sur la façon de regarder le Vieux-Montréal »
– Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal
Le centre-ville passé au bistouri
En plus du bâti ancien, la métropole québécoise compte un important inventaire patrimonial moderne, témoignant des bouleversements sociaux et urbains durant la seconde moitié du vingtième siècle. C’est le cas de l’Hôtel Laurentien, qui fut finalement démoli trente ans après sa construction, après une mobilisation intense menée, en partie, par Héritage Montréal. Exemple d’architecture Streamline, l’hôtel érigé en 1947, et reconstruit en partie dix ans plus tard, représentait également la persistance d’un ensemble d’hôtels abordables dans le centre-ville, aujourd’hui disparu. À sa place se tient maintenant l’édifice La Laurentienne.
Dans les années 1970, décennie qui voit la naissance de Sauvons Montréal, puis d’Héritage Montréal, le bâti ancien représente une époque dont le modernisme ne veut plus. Les bâtiments sont parfois mal entretenus et ne reflètent pas ce que les administrations en place à l’époque souhaitent pour Montréal. Des bâtiments sont donc démolis, sans égard pour leur valeur patrimoniale et identitaire pour les communautés montréalaises. C’est d’ailleurs à l’occasion de la démolition de la maison Van Horne que le groupe prédécesseur d’Héritage Montréal se forme, pour défendre le patrimoine, mais aussi les citoyen·ne·s dont la vie peut être changée du tout au tout par une expropriation. Les groupes tels que Sauvons Montréal défendent donc l’existence de bâtiments intimement liés au caractère de la métropole québécoise, souhaitant éviter que Montréal devienne une autre ville nord-américaine parmi tant d’autres.

Sauvons Montréal et son organe de financement, Héritage Montréal, participe à l’éveil des consciences face à la démolition des bâtiments historiques. Des rassemblements sont organisés, afin d’en apprendre davantage à la population sur les menaces au bâti, ce qui mène parfois à des manifestations publiques, et organisées. C’est ce qui arrive en octobre 1977, lorsqu’un groupe de personne se présente devant les portes de l’hôtel Laurentien, pour demander sa sauvegarde.
Aujourd’hui, l’action politique d’Héritage Montréal s’articule davantage autour de la concertation que de la contestation. Notre collègue Dinu Bumbaru peut toutefois être entendu régulièrement dans les médias sur des sujets d’actualité touchant le patrimoine. Si le travail de notre équipe aux politiques vous intéresse, nous vous invitons à vous abonner à notre infolettre.
Guy-Favreau et la modernisation à vitesse grand V
Intégré dans le paysage montréalais depuis les années 1980, tout comme son voisin le Complexe Desjardins, le complexe Guy-Favreau ne fait plus autant de vagues aujourd’hui. Dans un océan d’architecture moderne, et brutaliste, cette construction abritant plusieurs bureaux fédéraux est un bon exemple de « grand chantier moderne », typique de la deuxième moitié du vingtième siècle. Nous y avions d’ailleurs consacré un circuit Au cœur de la métropole en 2023-2024.
Connu pour faire partie du réseau de la ville souterraine, et pour sa proximité avec le quartier chinois, le complexe Guy-Favreau représentait une menace à ce dernier lors de son annonce au début de la décennie 1970. Héritage Montréal publie dans ce contexte un pamphlet intitulé 10 raisons pour lesquelles le complexe Guy-Favreau ne devrait pas être construit. Devant à l’origine accueillir trois tours et 11 000 fonctionnaires, le site avait été choisi pour sa proximité aux nouveaux développements de l’est du centre-ville. Dans une visée de rapprochement entre les communautés francophones et anglophones, respectivement installées à l’est et à l’ouest du boulevard Saint-Laurent, les différents paliers de gouvernement souhaitent étendre le centre des affaires hors de ses limites historiques. Bien que le projet de complexe ait pris en compte la communauté d’origine chinoise qui habitait les rues limitrophes, six personnes visées par les expropriations se soulèvent contre l’impact de celles-ci sur un secteur déjà fragilisé.
À cette époque, les grandes constructions modernes sont à la mode, mais l’importance de l’implication citoyenne au sein de la planification urbaine autour de l’habitation l’est aussi. C’est ce qui explique la mobilisation de groupes d’intérêt comme Sauvons Montréal autour du projet du Complexe Guy-Favreau. Grâce à leurs appels, le projet avait été modifié en 1977 afin d’intégrer davantage d’espaces verts, et d’habitation, afin de compenser pour la démolition de logements du quartier chinois, incluant ainsi plus d’une centaine d’unités au nouveau centre administratif. Malgré cela, la rue de la Gauchetière subit des transformations majeures, ce qui ne fait qu’amplifier la vague de bouleversements urbains dans ce secteur, où l’on trouve maintenant le Palais des Congrès de Montréal, ainsi que le Complexe Desjardins tous les deux construits à la même époque.
Si des projets comme ces derniers sont allés de l’avant, d’autres grands projets de transformation urbaine ont été arrêtés grâce à l’action de défenseurs du patrimoine. Héritage Montréal a d’ailleurs été grandement impliqué dans la préservation de l’avenue McGill College, en 1984. Cette avenue, menant de l’esplanade de la Place Ville Marie, au pied de la montagne, offre une perspective sans pareil sur cette dernière, et l’hôpital Royal-Victoria, qui l’orne de son charme néo-gothique.
Aujourd’hui, le noyau du quartier chinois de Montréal est inscrit au répertoire du patrimoine culturel à la suite d’une mobilisation citoyenne notamment portée avec l’appui d’Héritage Montréal mais du travail est toujours à faire pour assurer la bonne conservation des bâtiments classés. Héritage Montréal vous invite d’ailleurs à découvrir cet endroit à l’occasion de ses visites Au cœur de la métropole qui reprendront au printemps 2026.
Conclusion
À la suite de l’incendie du monastère du Bon-Pasteur, il y a bientôt trois ans, l’accès à nos bureaux, et aux archives que nous gardons toujours, a été en majeure partie perdue pour une grande partie de la population. De plus, l’accessibilité aux collections d’OBNL comme le nôtre est complexifiée par, souvent, l’absence d’espace de conservation et de consultation adéquat.
Serait-il donc encore possible, aujourd’hui, de recréer un espace comme a été le Centre Urbain d’Héritage Montréal à la fin du siècle dernier ? La mobilisation qui a animé nos espaces s’est traduite par une solidarité impressionnante de la part de nos membres, et du public.

Grâce à ces dons et à cet intérêt, nous avons pu préserver et mettre à l’abri une partie des archives, mais un vaste chantier de reclassement reste à venir. Nous espérons que le processus de traitement des archives de Mark London ait pu poser les jalons d’un nouveau projet de classement et d’accessibilisation dans le futur.